vendredi 12 juillet 2013

D'autres femmes de Corée

   Si le titre vous donne mal au crâne rien qu’à le lire, ne vous inquiétez pas, cela reste un sujet très simple mais néanmoins intéressant. On aime à profusion parler de la société coréenne comme une société pétrie par le confucianisme et la domination masculine. La plupart des articles sur la place de la femme en Corée dessinent une condition où il fait toujours mieux d’être gentille et soumise au pays du matin calme. Malgré l’homogénéité ethnique de la péninsule, la Corée sait se diviser, être plusieurs et offrir plusieurs aspects, notamment au niveau des femmes.

    L’on retrouve dans les récits mythologiques proto-européens le concept de la Déesse Mère, une femme fertile qui a conçu les hommes et le peuple des hommes. Ce symbolisme tend à se multiplier avec l’apparition de l’agriculture : on a besoin d’un dieu pour les champs, les morts, la nuit, le jour … Ainsi apparaissent les religions polythéiste. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’à la base c’est une femme qui a façonné le concept.

    En Corée, le mythe fondateur du royaume de Kô-Chôson (고조선) a déjà une autre saveur. Pour expliquer vite fait l’histoire, le fils du dieu du Ciel s’ennuie ferme sur Terre. C’est alors que viennent à lui un ours et un tigre. Ils veulent devenir des hommes ! Pas de problème, à condition qu’ils ne mangent que de l’armoise et de l’ail en restant pendant 100 jours dans une grotte. Le tigre craque (et restera ad vitam aeternam la figure de pleutre et couard qu’il est en Corée) et l’ours est transformé comme promis en femme. Ensemble ils eurent Tangun (탄군), connu comme étant le premier coréen. Voilà ce que tout coréen vous dira quand vous lui demanderez l’histoire  non officielle du pays.
Mais une île qui résiste encore et toujours à l’envahisseur a décidée pour elle toute seule d’avoir sa propre mythologie, et même ses mythes fondateurs ! Située à 80km de la côte sud, Jeju (재주) est vraiment une Corée à part. L’île est une terre de chamanisme et on y croise un peu partout les grands-pères de pierre (돌 하르방 - dol hareubang), protecteurs sympathiques à tête de champignon. On y trouve aussi la plus grande montagne de Corée, le Hallasan, ancien volcan éteint à l’origine de l’île. 
 

    Dans la croyance locale, c’est une déesse plutôt qu’un volcan à l’origine de l’île (même si l'un est l'autre ce confonde, qu'on le prenne du point de vue géologique ou mystique). Après le mythe de Déesse Mère et son abandon à l’arrivée de l’antiquité tardive, les mythes créationnistes se tournaient plutôt vers un dieu omnipotent ou un couple fertile (assez souvent caractérisé par l’union du ciel et de la terre). Mais à Jeju c’est donc une femme qui s’occupe de cette tâche, Seolmundae Halmang (설문대할망). Pour créer une île au milieu de la mer, balayée par les vents, il en faut du caractère et des habitants au tempérament bien trempé (à côté, Dieu et son Eden, c’est un petit joueur). Ce serait l’une des explications de la force des femmes locales et du respect qu’on leur doit. Quand je vous disais qu’on allait y arriver au matriarcat !

 

   Comme dit plus haut, Jeju est une terre de déesses et de dieux (ce qui donne à peu près 9 dieux/km²) et emprunt depuis toujours de chamanisme. Le confucianisme, en tant que religion et principe de base de la société, s’est infiltré en Corée depuis la Chine mais ne s’enracina jamais véritablement sur Jeju malgré les nombreuses tentatives des gouvernements de Séoul. Le chamanisme reste encore aujourd’hui une religion de femme, maîtrisée par les mudangs, ces chamans capables de parler avec les esprits afin de réclamer leurs bienveillances, les faire fuir ou réclamer des comptes à Mère Nature. Mais plus encore que cet accès à la vie religieuse, les femmes de Jeju ont toujours eu accès à la vie civile de l’île. Organisées et liées, elles sont à l’origine en 1932 du plus grand soulèvement à l’encontre des colonisateurs japonais de l’histoire moderne. 

    Et bien sûr, on ne peut parler des femmes de Jeju sans accorder un regard aux haenyos (해녀), les sirènes plongeuses en apnée. Elles partagent ce métier avec les amas japonaises (dont la déesse créatrice est Amaterasu, vous suivez ? que des nanas !), à plonger autant que possible avec une simple combinaison de plongée. Alors que la tradition confucéenne confine la femme aux tâches ménagères et à la régence familiale entre quatre murs, le besoin de subsistance sur une île éloignée a poussé les femmes à sortir des maisons et gagner leurs propres pitances. Quand les hommes sont devenus des agriculteurs (notamment dans les plantations d'oranges et de mandarines qui font la renommés de l'île), les femmes se sont tournées vers la mer. Déesse des eaux et de la mer, Yeongdeung Halmang (영등할망) protège comme un Poséïdon (avec des seins) les eaux de l'île et les plongeuses qui viennent y pêcher. Mieux organisées qu’une corporation, le métier de plongeuse s’enseignait depuis toute petite (les fillettes accompagnant leurs mères durant la plongée). Mais face au développement technologique, social, la pression des études et la désuétude de cette activité, les haenyeos deviendront bientôt des personnalités en voie de disparition.

 

    Autant de femmes au caractère trempés qui n’aiment pas se laisser faire par leurs maris. Le dernier reportage sur la question (diffusé sur Arte le mois dernier, Sirènes de Corée) montrait un époux avouant avoir plus peur de sa femme que de ses fils. Tout est dit. 
    Les femmes de Corée seront toujours plus fières, plus résistantes sur l’île de Jeju. Mais cela ne les rends que plus effrontés que leurs concitoyennes du continent, pas forcément plus respectés. Les habitants de Jeju eux même avaient abandonnés leur déesse mère après son refus de construire un pont entre l’île et le continent.

Sources : Jeju Weekly, Jeju Province.
Article rédigé par Sarah

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