vendredi 27 septembre 2013

Histoires de Kisaeng - Kim Dong-hwa : bienvenue au royaume des femmes fleurs

    On ne connait que trop bien les geishas du Japon mais la Corée a aussi connu la profession des femmes fleurs jusqu'au début du XIXem : les kisaengs (기생). L'auteur de manwha Kim Dong-wha s'inspira de leurs vies pour remonter sous sa plume le souvenir de ces courtisanes oubliées.



    L'histoire suit l'évolution de deux apprenties kisaengs, Beodeul, fille d'un menuisier sans le sou et Hyongeum, descendante d'une famille autrefois riche. Au travers du passage des saisons et des hommes, de la floraison des fleurs et des femmes, elles vont apprendre le dur métier de kisaeng. Statut à part qui n'est pas offert à tout le monde, les deux jeunes filles doivent rivaliser de beauté, mais surtout de grâce, de raffinement, aiguiser leur sensibilité artistique afin de pouvoir se frayer un chemin dans le monde tantôt suave, tantôt implacable, des kisaengs du village de Songdo.



Histoire de Kisaeng de Kim Dong Hwa, édition Paquet (2007).



    Le trait est fin, les dialogues relevés, Histoires de Kisaeng est à la fois un beau livre et une belle histoire. Il n'est jamais question de sexe ou de luxure, mais plutôt d'érotisme et surtout de poésie (les dialogues font la pars belle à la poésie classique), de tranches de vie qui font grandir et ouvrent le voile sur un univers qui a aujourd'hui disparu. Vous souhaitez en savoir plus ? Alors continuons la visite !



    D'abord, un peu de culture pour comprendre qui elles sont... Courtisanes à la solde de l’État, elles animent la vie de la cour royale, les nobles et les grands fonctionnaires (yangban 향반), ne serait-ce que pour la bonne raison que seul les riches pouvaient s'offrir ce loisir de luxe. Elles possèdent plusieurs arts à leurs arcs afin de réjouir tout ce beau monde : elles savent danser, chanter, composer et réciter des poèmes (notamment des sijos 시조, courts poèmes aux thèmes bucoliques), peindre, jouer de la musique (particulièrement le geomungo 거문고 et le gayageum  가야금), entretenir la conversation ; en plus de quelques variantes locales comme les kisaengs de Jinju connues pour leur danse des sabres ou celles de Honam spécialistes du pansori.




 Kisaengs représentées par Shin Yuk-bok (1805).


    A ceux qui veulent les rapprocher des geishas japonaises ou à des prostitués (même de luxe), passez votre chemin. Certes, les kisaengs sont les membres de la caste basse des cheonmins (천민 qu'elles partagent avec les chamanes, les bouchers, les prostitués ou les esclaves) mais possèdent des libertés que la plupart des femmes de leur époque leur enviaient. Sous Joseon (조선1392-1897), le confucianisme codifiait les relations entre les hommes et les femmes et ces dernières ne pouvaient se mêler aux affaires publiques, apprendre à lire ou encore porter des vêtements ostentatoires et du maquillage (les hanboks de la population étaient blancs à la différence des hanboks des classes supérieurs colorés et brodés). Tout les avantages des kisaeng, en plus de la possibilité d'avoir des amants, conférait une place toute particulière à ces dernières.



    Mais n'était pas kisaeng qui voulait : cela résultait ou bien de l'héritage du titre d'une kisaeng à sa fille, de la vente par une famille pauvre (comme dans Histoires de Kisaeng) ou de la chute d'un statut (une épouse de yangban accusée d'adultère pouvait se retrouver kisaeng et ainsi perdre son rang). Reconnaissables entre toutes, elles sont les seules à porter des hanboks de couleurs vives et sur la tête un chignon tressé, signe de l’accomplissement de l'éducation d'une apprentie. L'entraînement commençait tôt, vers les 8 ans pour atteindre la quintessence de sa carrière à l'adolescence et finir dès la vingtaine dépassée. En quel honneur ? A l'époque, la durée de vie était bien plus courte que la notre et comme l'exprime si bien Kim Dong-hwa, "même les papillons aveugles refusent de se poser sur les fleurs fanées". A la retraite, elles pouvaient devenir tout aussi bien tavernière, concubine (et racheter leur liberté avec l'argent de leur généreux mécène), formatrice de kisaengs ou médecin. Ces dernières étaient très prisées par la cour et les nobles car le code de déontologie confucéen interdisait tout rapport entre un homme et une femme marié.



Jeune kisaeng (1910~1920).



    A l'heure d'aujourd'hui, l'art des kisaeng s'est perdu. Avec les réformes de 1895, le système de caste disparu, le statut de kisaeng avec. La colonisation japonaise et la marche effrénée vers la modernité de la Corée du Sud actuelle finit d'achever l'oubli collectif. Cependant, la figure de la kisaeng n'en finit pas de fasciner les coréens, à en juger le nombre de dramas où elles apparaissent. Mais la culture populaire retient en majorité deux nom : Hwangjini 황진이  et Chunhyang 춘향. La première fût une célèbre kisaeng du XVIem siècle reconnue au Nord comme au Sud comme la figure même de la kisaeng ; la deuxième est l'héroïne d'une légende amoureuse (dont le très beau film Le chant de la fidèle Chunhyang s'inspire) qui représente la kisaeng idéale, délicate, dévouée et prête à mourir pour le serment d'amour qui la lie à son yangban.



Ha Ji-won dans le drama Hwang Jini (2006).   


   Dans des Corées qui ont perdus le fil de leur histoire commune, dans une Corée du Sud qui ne cesse de filer vers l'avant, le souvenir des kisaeng rappelle pendant quelques instants que l'ancienne Corée su produire des femmes d'exception dont l'art, bien qu'abîmée par le temps, embaume encore le pays comme leurs parfums de fleurs.




La fleur s'épanouit au contact 
du paillon virevoltant.
Ils filent le parfait amour tandis 
que je pleure nos amours fanés.

Song Jeo

Article rédigé par Sarah

1 commentaire:

  1. Très bel article, j'ai encore appris quelque chose grâce à vous!

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